La poésie, c’est partir sur un sentier inconnu, avec seulement les mots comme bagage et un regard singulier qui discernerait la beauté là où elle est, sans tenir compte de ce qui a été inculqué. La poésie, c’est être là, mains ouvertes, à accueillir la vie, sans tenter de la retenir. La poésie ne fait pas ce que d’autres feraient. La poésie n’enferme rien, ni personne.
La poésie, c’est voir les lucioles sur le bord des chemins de nuit, les ramasser doucement et les élever au niveau des étoiles. C’est des mots qui s’envolent vers ailleurs, portant sur leurs ailes des images et des notes colorées. C’est les libérer et les regarder prendre possession du ciel. La poésie, c’est oser laisser aller rêves et cauchemars là où ils peuvent être partagés.
La poésie est l’amie fidèle qui donne de la valeur à chaque mot, à chaque silence, parce qu’ils sont moments passés ensemble. La poésie est ces deux bras qui se tendent pour rattraper celui qui croit tomber. Elle est nid de plumes pour y laisser reposer son cœur. Elle est silence, abri offert à l’autre pour s’y blottir. La poésie, c’est parfois deux âmes qui se frôlent et s’embrassent, au milieu des mots.
La poésie est ce fil de soie qui relie entre eux les improbables, les impossibles, les opposés. Elle noue la rencontre, au-delà de tout, de ce que le reste sépare. Elle fredonne, drapée dans des voiles de métaphores, le chant de ce qui n’a pas de mots. Elle tente l’impossible mise au jour de fragments de nuit enfouis et peut être larmes se changeant en perles à jeter vers le ciel. Elle peut être pluie qui tombe à terre pour la faire scintiller. Elle peut faire voir des joyaux dans la rosée. Peut-être, peut-elle tout changer…
La poésie est un trésor auquel on renonce pour en faire des phrases à écrire aux sommets, dans la matière vierge d’un univers inexploré. La poésie, c’est laisser basculer les mots sens dessus-dessous au bord des lèvres et les recueillir dans un écrin de papier. La poésie, c’est dire, même quand les mots s’échappent, éperdus, du vocabulaire ; c’est inviter des couleurs au besoin.
La poésie, c’est construire un jardin d’émotions glissées dans des mots où poser ses pas. Et c’est sous ces pas, là, que jaillit le sens, impulsion de la vie. La poésie, c’est laisser une idée courir de ci, de là, sans contrainte et garder l’empreinte de ces égarements. C’est déposer les artifices : les masques, les armures, les épées et les discours pour qu’apparaissent les mots nus, fragiles, chancelants, mais vivants. La poésie est parole grise et confuse quand elle naît, mais elle s’envole et s’éclaircit quand les mots retombent au sol, comme parés pour les noces du langage. La poésie est vérité éphémère, elle trace le mouvement vers la lumière en d’infinies arabesques. La poésie est savoir vivre : laisser passer devant soi une histoire à écrire et l’accepter comme guide.
La poésie est une balade dans les paysages de l’esprit. Là, le promeneur se laisse mener par des mots qui dansent en se tenant la main. La poésie devient ronde infinie avec le monde
La poésie est un continent toujours neuf où poser son regard. Elle vient d’ une entaille dont jaillit un flot. Ruisseau, fleuve, océan, la poésie fait s’élancer dans les mots et s’abandonner au courant. La poésie est un rivage tourné vers l’horizon, elle est l’onde, elle est l’embarcation.
La poésie est un monde où chaque mot a sa place, où chaque absence a son espace. La poésie est un lieu que l’inutile a déserté. La poésie est présence de ce qui n’est pas encore là. La poésie est une aube du sens. La poésie est parole qui se lève, flamme blanche dans la fin de la nuit, preuve d’une existence.
La poésie est l’écho d’un monde et son contre-chant. Elle est l’antidote des certitudes amères : toujours à inventer, sans cesse à délier, insaisissable. La poésie voyage, elle voyage dans l’espace et le temps mais revient s’inscrire en un présent sans attaches.
La poésie glisse entre les mailles des filets, entre les barreaux, entre les mains de ceux qui cherchent à la saisir, elle échappe aux lois du savoir pour aller chanter là où elle veut. La poésie est ce qui ne se retient pas. La poésie ne se laisse pas enfermer.
ligne continue
ruisseau inexorable
animal improbable
ligne interrompue brièvement
arrêt ramassé
pour mieux prendre son élan
sauter vers l’important
s’accrocher à une berge
reprendre sa course
suivant une trace invisible
un instinct irrépressible
diffusé par le vent
amarres ou rubans flottants
alliances tresses broderies sans fin
mesures repères
formant des dents
des arches des chemins
traçant le sillage
laissé par une caresse
ou un signe d’adieu
créatures imaginaires
parties d’anatomie
arbre rivé au sol
dont les branches s’allongent
un instant
jusqu’à faire éclater le fruit
du trajet de la main
graines de souvenirs
d’un temps révolu
où il fallait assembler
les codes et les clés
pierre par pierre
pour faire surgir des gisants
un souffle de vie
une image un son un visage
aujourd’hui proche parents des impressions
quand ils cheminent tacites ou nus
procession ronde révolution
feignant d’avoir été domestiqués
unis entre eux
par une volonté inflexible
ils transportent un message
notre profond désir
une preuve de notre vie